Les moines tibétains de Yarchen Gar sous l’œil de Pékin.

Les moines tibétains de Yarchen Gar sous l’œil de Pékin

Par : Brice Pedroletti (Yarchen gar, envoyé spécial)

source : le Monde

Situé dans la province du Sichuan, Yarchen Gar est le second plus grand camp monastique de Chine. Des milliers de bouddhistes y vivent dans des conditions plus que sommaires. Et redoutent leur expulsion par les autorités

Après Larung Gar, Yarchen Gar est l’autre grand « campement monastique » tibétain. Ici, le processus d’expulsions organisé par le pouvoir de Pékin contre les monastères « rebelles » n’aurait touché, selon les ONG, que quelques centaines de personnes.

Au commissariat de Yarchen Gar, le personnel administratif se contentera d’expliquer que le campement n’accepte plus aucun résident. « De plus en plus de gens viennent s’installer, il n’y a simplement plus de place, seuls les séjours courts sont possibles », nous explique un cadre chinois du Comité de gestion. « Ce n’est plus comme avant, il y a toutes sortes de nouvelles lois et de règles sous Xi Jinping », poursuit-il. Le cadre promet toutefois de « nouvelles infrastructures », « la construction de routes » et un « centre de service » pour les habitants dont il faut, précise-t-il, « améliorer les conditions de logement ».
Une majorité de femmes

Situé comme Larung Gar dans la préfecture autonome tibétaine de Garzê (Sichuan), à plus de 4000 m d’altitude, Yarchen s’est construit dans la boucle d’une rivière qui descend des hauts plateaux. Une statue géante de Padmasambhava, l’introducteur du bouddhisme tantrique au Tibet au VIIIe siècle, domine le campement. Les maisonnettes se sont agglutinées en cercles concentriques. Beaucoup sont faites de bric et de broc. Des toilettes sèches collectives sont aménagées à divers endroits. L’eau est récoltée dans des puits. Au-delà des dernières maisons, des petites cabanes individuelles parsèment la prairie : ce sont des cellules de méditation, justes assez grandes pour accueillir une personne en position assise.

Le campement a été fondé par Achuk Rinpoche au début des années 1980. Depuis sa mort en 2011, son principal lama dirigeant est Asang Tulku (un tulku étant la réincarnation d’un maître ou d’un lama disparu). Les lamas de Yarchen sont de l’école Nyingma, la plus ancienne du bouddhisme tibétain, mais les étudiants y reçoivent un enseignement œcuménique.

Les nonnes et les pratiquantes femmes forment à Yarchen Gar la grande majorité des quelque 15 000 résidents. Elles occupent le cœur du campement. Les hommes sont en périphérie. Le lever est à 4 h 30, le petit-déjeuner à 7 heures, il y a quatre séances de méditation par jour, de deux à trois heures chacune. Certaines des nonnes partagent des maisons : « On a acheté notre maison 5 000 yuan (environ 700 euros) il y a sept ans », dit une jeune nonne tibétaine de 27 ans rencontrée à l’extérieur de Yarchen, dans un petit restaurant où elle se presse avec deux compagnes autour de bols de nouilles fumantes. Elles disent recevoir 500 yuans (70 euros) par mois du monastère pour elles trois.

Le petit restaurant a ouvert en face des cabines de bain aménagées sur des sources d’eau chaude où les nonnes font leur toilette. Ailleurs dans le campement, un moine tibétain explique qu’il est là depuis dix ans et a bâti sa propre maisonnette après avoir acheté le terrain l’équivalent de 1 500 euros. Au moins un des religieux croisés à Yarchen reconnaît que des maisons ont été détruites car « il y avait trop de monde ». Mais tous rechignent à évoquer leurs craintes : feront-ils partie des rares élus autorisés à rester ? Quelles concessions devront-ils faire pour cela ?

Ici, les témoins extérieurs ne sont pas les bienvenus. La présence d’un journaliste étranger déclenchera en tout cas un impressionnant dispositif policier. On sera convié à « s’enregistrer » dans l’énorme commissariat situé en retrait du camp, à l’abri d’une colline. Pour s’entendre dire au bout de cinq heures que les étrangers ne sont pas autorisés à rester « plus d’une demi-heure sur place ». Et qu’il est donc nécessaire, en vertu « des lois chinoises », de « quitter le comté [de Baiyu] le lendemain matin avant 9 heures ». Nous le ferons sous escorte, après une nuit passée sous surveillance policière dans un hôtel du bourg situé en dehors du campement.