Pourquoi le dalaï-lama n’attire plus autant les foules

Pourquoi le dalaï-lama n’attire plus autant les foulesPublié le 13/09/2016

www.la-croix.com par Samuel Lieven, avec Alice Papin,

Si elle ne passe pas inaperçue dans les médias, la venue pour une semaine en France de Tenzin Gyatso, le 14e dalaï-lama, ne suscite pas les mouvements de foule d’il y a vingt ans

Sur son agenda, pas de réception en grande pompe à l’Élysée, ni de rencontre avec des stars du show-business. De Paris à Strasbourg, où il s’apprête tout de même à remplir le Zénith durant tout un week-end, celui qui incarne depuis 1959 la cause des Tibétains en exil n’entend s’exprimer que sur des sujets religieux, culturels et environnementaux. Une conférence devant les étudiants de Sciences-Po a même été annulée à la dernière minute. Bref, on est loin de l’engouement suscité à la fin du siècle dernier lorsque, bien qu’étant à la tête d’un courant minoritaire du bouddhisme tibétain (soit une fraction de l’immense galaxie bouddhiste), le dalaï-lama partageait avec Jean-Paul II le statut d’icône spirituelle planétaire.

Un courant réformateur minoritaire du bouddhisme tibétain

L’étoile en robe safran a bien pâli, au point que le pape François semble lui avoir volé la vedette sur la scène mondiale. « Après l’obtention du prix Nobel de la paix en 1989, qui a donné une résonance internationale à son combat, la multiplication de ses voyages et de ses rencontres a induit une sorte de banalisation de son message », admet Laurent Deshayes, auteur de nombreux ouvrages sur le bouddhisme.
Un autre spécialiste, Raphaël Liogier, professeur à Sciences-Po Aix, situe l’inflexion en 2008. « Cette année-là, le dalaï-lama a connu un pic de visibilité avec les JO de Pékin qui ont braqué les projecteurs sur la cause tibétaine. Mais la fatigue et une santé fragile l’ont par la suite contraint à réduire la voilure. » Dans le même temps, la Chine devenue toute-puissante s’est activement employée à dissuader les gouvernements de la planète de s’afficher auprès du leader spirituel tibétain.

Un million de bouddhistes en France

Son audience planétaire, le 14e dalaï-lama l’avait construite en menant de front sa double mission de chef politique et religieux comme aucun autre avant lui. « C’est à la fois un grand spirituel, qui fait de la méditation tous les jours, et un grand stratège », souligne Raphaël Liogier. Chef historique de l’école Gelugpa, un courant réformateur minoritaire du bouddhisme tibétain, Tenzin Gyatso n’a cessé, depuis son intronisation, de moderniser le gouvernement exilé en Inde : représentation parlementaire des exilés tibétains, présence des femmes dans les institutions, élection au suffrage universel du premier ministre et du gouvernement en exil. Surtout, le dalaï-lama a su tirer parti de la mondialisation en « déterritorialisant » sa cause. « Face à un gouvernement chinois arc-bouté sur de vieilles logiques de territoire, il a su créer un Tibet planétarisé en suscitant une sympathie mondiale pour une religion perçue à travers lui comme positive », complète Raphaël Liogier.

La France, qui a accueilli des réfugiés tibétains dès les années 1960, lui assure un auditoire important avec son million de bouddhistes – dont un tiers de non-Asiatiques –, répartis en de nombreuses écoles. « Bien que de traditions différentes, nous avons en commun de promouvoir une éthique universelle basée sur la compassion, le respect de tous les êtres vivants et de l’environnement, explique Sœur Chan Khong, moniale au sein d’une communauté zen vietnamienne qui possède plusieurs centres dans l’Hexagone. Le monde a besoin de figures comme le dalaï-lama pour inciter les gens à penser plus positivement. »

Officiellement retiré de la vie politique depuis 2011, le dalaï-lama n’en continue pas moins, à 81 ans, de sillonner la planète loin de sa résidence indienne de Dharamsala. « Il s’occupe de trois choses maintenant, explique le moine bouddhiste Matthieu Ricard. Promouvoir les valeurs humaines et l’harmonie entre les religions, et poursuivre le dialogue avec la science. » Confronté à des divisions intra-tibétaines qui empêchent jusqu’à présent l’émergence d’un successeur, le maître de sagesse n’en oublie pas pour autant la politique. Sa rencontre éclair avec l’ancien ministre de l’économie Emmanuel Macron, possible candidat à la prochaine présidentielle, est une manière comme une autre de préparer l’avenir.

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Les dates de Tenzin Gyatso, 14e dalaï-lama

1935. Naissance le 6 juillet à Taktser (nord-est du Tibet).
1938. Reconnu comme la réincarnation de ses treize prédécesseurs.
1940. Devient le 14e dalaï-lama ; début de sa formation monastique.
1950. Invasion du Tibet par la Chine.
1950. Intronisé chef temporel et spirituel des Tibétains.
1959. Est accueilli en Inde avec 80 000 sujets ; installe le gouvernement tibétain en exil à Dharamsala.
1973. Premiers voyages en Europe.
1987. Discours devant le Congrès des États-Unis.
1989. Prix Nobel de la paix.
1991. Reçu à la Maison-Blanche par George Bush.
1997. Refus d’admettre que le Tibet est une « partie inaliénable de la Chine ».
2008. Visite en France.
2011. Renonce à sa fonction de chef du gouvernement tibétain en exil.
2016. Visite religieuse en France