Le Tibet, magnifique et en péril

Samedi 6 septembre 2014, par Communauté Tibétaine / Le Devoir

Par André Frappier

Publié le 6 septembre 2014 André Frappier

Shangri La, une terre mystérieuse où les étrangers ont été longtemps interdits de séjour, mais un pays envahi et persécuté, voilà les deux visages du Tibet qui m’y ont amené en 1999. En une semaine, entre Lhassa et la frontière népalaise, je visite les principaux monastères sur la route de l’Amitié. Mais c’était trop peu. Cette fois-ci, je m’accorde un mois de séjour. Fasciné d’abord par le mont Kailash dans le Nord-Ouest, centre des univers bouddhiste, hindouiste et jaïniste, et désireux d’en faire le tour avec les pèlerins.

Peu de temps avant le départ, changement d’itinéraire : la montagne est fermée aux étrangers ; les autorités chinoises craignent-elles des manifestations en raison de l’afflux massif des pèlerins en cette année du cheval ? C’est par le train dit « le plus haut du monde » qu’on amorce le voyage. En 24 heures, on passe de 2275 mètres jusqu’à un col à 5172 mètres pour finir à 3650 mètres à Lhassa. La pressurisation des wagons n’empêche pas l’inconfort de cette acclimatation précipitée.
À Lhassa, en 1999, il y avait encore un grand nombre de maisons tibétaines traditionnelles (toits plats, murs de pisé peints à la chaux inclinés vers l’intérieur), et dans les rues, des motoculteurs pétaradant, tirant des remorques où s’entassaient gens et marchandises. Quinze ans plus tard, Lhassa est devenue une ville moderne. Tant de nouvelles constructions, de larges avenues où circulent autos et véhicules utilitaires neufs qu’on se demande : Lhassa est-elle devenue une autre ville chinoise ?

Les marques de la culture tibétaine, ce pour quoi on est là, auraient-elles été effacées ? On voit bien un certain nombre de femmes dans la rue qui portent le costume traditionnel, tablier rayé sur longue tunique, mais on découvre que là où se concentre (se réfugie ?) l’expression la plus forte de cette culture, c’est dans les monastères.
Ferveur religieuse

Le Potala, d’abord. À la fois palais et forteresse. Résidence d’hiver du dalaï lama jusqu’en 1959. Emblème universel du Tibet. Construit sur un éperon rocheux, il domine les environs de ses 117 mètres de hauteur sur 360 de largeur ; un palais blanc et des quartiers rouges comptant 100 pièces sur 13 étages. Des centaines de pèlerins, leur mala (chapelet bouddhique) dans une main, le moulin à prière dans l’autre, font la file chaque jour pour venir le visiter et sans doute rendre un hommage silencieux, le seul qu’ils puissent se permettre, à leur chef spirituel, le dalaï lama.

C’est toutefois au monastère Jokhang, un vaste complexe de chapelles, que la ferveur des pèlerins est la plus manifeste. Ils viennent par milliers de toutes les régions du Tibet pour se recueillir devant la statue du bouddha Shakyamuni. Murmures de prières et tintements de cloches accompagnent leurs offrandes : beurre de yak dans des récipients qui tiennent lieu de bougies, pièces de monnaie et foulards de soie. À toute heure du jour, ils effectuent la kora, le tour du monastère, souvent en se déplaçant de prosternation en prosternation.

À quelques kilomètres de là, même recueillement au Sera, au Drepung et au Ganden, considérés comme les trois grandes universités monastiques de l’école Gelugpa à laquelle appartient le dalaï lama. Ils n’hébergent plus que quelques centaines de moines, alors qu’ils étaient une dizaine de milliers avant l’invasion chinoise de 1950 et la Révolution culturelle. Au Sera, on assiste à des joutes spectaculaires entre jeunes moines sur des points philosophiques.
Avant de quitter Lhassa, on visite le Norbulingka, qui était la résidence d’été des dalaï lamas, un superbe ensemble de pavillons, de bassins d’eau et de jardins fleuris. C’est de là que le dernier d’entre eux s’est enfui en Inde, en 1959, en se jouant des soldats chinois lancés à sa poursuite.

Les hauts plateaux
En s’enfonçant à l’intérieur du Tibet, on constate que le paysage s’est bien modifié depuis 1999. Autoroutes, camions de transport, barrages électriques, lignes de distribution toutes neuves qui partent dans toutes les directions. Le train, lui, pénètre maintenant profondément à l’intérieur du Tibet central et rejoindra bientôt la frontière de l’Inde. Sa mise en place a exigé des prodiges d’ingénierie : les voies traversent plusieurs montagnes, s’élèvent à plus de 5000 mètres et sont posées sur un sol sujet aux tremblements de terre et en partie constitué de pergélisol.

L’exploitation des immenses richesses minières du Tibet n’est sans doute pas étrangère à son déploiement. Les Tibétains, eux, craignent qu’il serve à faciliter l’arrivée massive des Chinois Han et Huis et à diluer ainsi encore plus leur culture.
Par un ciel plein bleu, pendant près d’un mois, en mai et en juin, notre minibus nous emmène sur des milliers de kilomètres. Nous roulons dans d’immenses vallées bordées de montagnes chauves, avec en arrière-plan des sommets enneigées. Le Tibet est une terre de montagnes, oui, mais il compte également des millions d’hectares de prairies partagées entre l’élevage et la culture des céréales. Yaks, moutons et chèvres broutent à flanc de montagnes.

Plusieurs des éleveurs qui étaient encore nomades en 1999 ont été déplacés depuis dans des maisons, à la suite d’une politique de sédentarisation. Sur les terres arables, on cultive surtout l’orge. Dans les années 60, les autorités avaient imposé la culture du riz. Ce fut un désastre, cause de famines parce qu’au-delà de 3000 mètres, le riz s’étiole. Malgré leurs conditions difficiles, les paysans tibétains ne voudraient pas revenir à ce qui prévalait avant 1950 : ils n’étaient que des serfs dans le régime féodal où monastères et seigneurs possédaient toutes les terres.
Pour accéder à des monastères accrochés aux falaises, nous empruntons des routes de terre à forte concentration de nids-de-poule. Un brasse-camarade qui trouve sa récompense dans les eaux thermales de la nonnerie de Samdrup Ling et le spectacle hallucinant, au lever du soleil, de femmes et d’hommes exécutant un véritable cha-cha sur le toit plat du monastère de Reting, se déplaçant en marche avant et en marche arrière en chantant à l’unisson pour compacter avec leurs pieds et un pilon le matériau nouvellement posé.

Il nous arrive souvent, que ce soit à Tsurphu, Samye, Gyatse ou Shighatse, de pénétrer dans ces monastères à l’heure où les moines récitent les sutras. Bercés par leurs chants de gorge, qu’ils accompagnent à l’occasion de flûtes et de longues trompes et scandent avec le tambour, nous prenons le temps de contempler sur les murs les peintures représentant la multiplicité des déités bouddhiques.

Ce ne sont pas que des représentations du passé pour les croyants, ils les vénèrent parce qu’elles incarnent réellement, maintenant, toutes les vertus du Bouddha qu’ils veulent acquérir. On termine notre visite par la kora sur le sentier des pèlerins qui grimpe dans la montagne autour de ces monastères. À Tsurphu, nous côtoyons le site où le corps des moines décédés est broyé pour être donné en pâture aux oiseaux de proie.

Après les monastères haut perchés, nous découvrons deux lacs sacrés. D’abord, le Namtso, au-delà d’un col de 5000 mètres. Ses eaux turquoise et calmes nous changent de l’abrupt de la montagne. Sur ses bords, quelques tentes de nomades reconnaissables aux peaux de yaks noires qui les recouvrent. En suivant les pèlerins autour de la presqu’île, nous apercevons des ermitages creusés dans le roc, et dans les falaises des niches innombrables abritant des oiseaux d’espèces rares.

Puis, le lac Yamdrok avec la vue imprenable qu’il nous offre à l’horizon sur les sommets du Bhoutan et le glacier Nojin Kangsang, et la découverte de Sido, l’île aux oiseaux.
La dernière période de notre voyage est spectaculaire : l’arrivée au monastère de Rongbuk, à 5100 mètres en vue du camp de base de la face nord de l’Everest. Reconstruit après avoir été détruit par les gardes rouges en 1974, il accueille randonneurs et alpinistes. Nous montons jusqu’au camp de base, à 5200 mètres, pour capter des images, mais la montagne se cache obstinément derrière les nuages. Le lendemain, c’est un jour d’émerveillement : l’arête sommitale, le couloir Hornbein et le sommet à 8848 mètres s’offrent totalement au mitraillage de nos appareils photo !