‘Meltdown in Tibet,’ l’éco-destruction par la Chine, de Michael Buckley

Mardi 13 janvier 2015, par Communauté Tibétaine / The Washington Post

Publié le 5 janvier 2015 [The Washington Post] Par Kapil Komireddi

Le Mahatma Gandhi a délivré une vision incisive de l’Empire britannique en 1928. “L’impérialisme économique d’un seul petit royaume insulaire tient aujourd’hui le monde enchaîné” écrit-il. Gandhi allait mener l’Inde vers la liberté en 1947. Mais écrivant à un moment où il était encore entouré par le sordide spectacle de l’exploitation impérialiste, il a imaginé un futur où des sujets britanniques ont recherché, une fois libéré de la domination étrangère, à imiter les sales habitudes de leurs chefs coloniaux. Si les foules d’Asie “se mettent à une exploitation économique semblable” à celle de l’occident, a t’il averti, “cela dévasterait le monde comme un nuage de sauterelles.”

Michael Buckley rend un important service avec ce livre au franc parler qui nous alerte sur le fait que pour des millions de Tibétains,le futur de désolation évoqué par Gandhi est une réalité depuis des décennies. Buckley, un journaliste et photographe canadien, a voyagé au Tibet pendant plus de 30 ans. Ici, il renseigne sur les conséquences calamiteuses de l’usurpation infatigable des ressources du Tibet par la Chine. Depuis sa violente annexion du Tibet en 1950, la Chine a sans cesse défiguré le plateau tibétain, à la beauté fascinante. Elle a exploité et exporté les richesses minérales du Tibet, asséché et détourné les eaux de ses abondantes rivières, sédentarisé un nombre incalculable de Tibétains dans ce qu’elle appelle de “nouveaux villages socialistes”, supprimé l’expression de l’identité tibétaine, et annihilé tous les modes de vie. “Le Tibet” nous rappelle Buckley “est la plus grande colonie au monde.”

Buckley est un observateur aiguisé. Apparemment, des changements infimes de l’environnement du Tibet l’ont poussé à rechercher leurs causes sous-jacentes. Piqué par un moustique à Lhassa, la capitale du Tibet, il est d’abord déconcerté : les moustiques ne sont pas censés survivre à plus de 3300m, et Lhassa est à 3600m. Historiquement, le Tibet n’a jamais été touché par la malaria, toujours parmi les maladies les plus mortelles de la région. Mais comme la colonisation agressive de la Chine dégrade l’habitat tibétain, cela pourrait bientôt changer. Le chemin de fer Pékin-Lhassa, un exploit d’ingénierie et une source de pollution, apporte des trains entiers de touristes Han et de colons chinois qui, occupant le haut de la hiérarchie ethnique chinoise et indifférents aux coutumes locales, font de plus penser aux britanniques en Inde : des étrangers cherchant fortune et l’aventure dans un lieu exotique.

Malgré son investissement émotionnel pour le Tibet, les écrits de Buckley ne sont pas teintés de sentimentalisme. Il ne romantise ni n’exalte les victimes. “Les Tibétains n’étaient pas des écologistes” note t’il. “Ils n’avaient aucune notion d’assainissement, de plomberie ou du traitement des ordures.” Mais contrairement à la vision idéaliste des observateurs occidentaux de la Chine qui, ravis par le faste des gratte-ciels de Shanghai se sont empressés de qualifier ce siècle de chinois, Buckley est conscient de l’insondable souffrance humaine à la marge et souligne la fascination des élites dirigeantes qui habitent les métropoles de Chine. Pour eux, le Tibet est une source de précieux minerais, d’énergie hydraulique et d’eau, classé officiellement “Château d’eau N°1”. Ayant survécu à des vagues de génocides, les Tibétains doivent maintenant endurer l’écocide : déforestation, glissements de terrains, et “migration écologique”, l’euphémisme chinois pour les déplacements de masse causés par les barrages.

Mais la crise provoquée par la Chine s’étend au-delà de sa colonie bouddhiste. Le Tibet, 3ème plus grande réserve d’eau potable sur terre, est la source de quelques rivières d’Asie les plus vitales : le Yangtze, le Mekong, le Yarlung Tsangpo. Selon l’estimation de Buckley, la survie de plus de 750 millions de personnes dans les pays en aval – l’Inde, le Pakistan, le Bangladesh, la Birmanie, le Laos, le Cambodge – dépend des eaux provenant des territoires contrôlés par la Chine. En endiguant de manière agressive les rivières transfrontalières et en réduisant leur flux, la Chine a non seulement mis en danger la fragile écologie du Tibet, elle a gagné un avantage politique sur les nations en aval. Les mégabarrages et réservoirs qui prolifèrent rapidement – plus de 26000, soit la moitié du total mondial – sont des vannes que Pékin peut ouvrir et fermer selon son gré. Contrairement à son voisin indien, qui a signé de généreux traités de partage de l’eau avec le Pakistan et le Bangladesh, la Chine a sans répit repoussé les efforts visant à une allocation équitable des ressources.
En 1997, Pékin a rejeté une convention des Nations Unies qui prescrit un cadre pour le partage de l’eau. Quand Vladimir Poutine menace de bloquer l’approvisionnement de l’Europe en pétrole, cela stimule au moins les échanges parmi ses clients pour des sources d’énergie alternatives. Mais pour les voisins faibles et pauvres de la Chine, il n’y a pas d’alternative à l’eau. Ils sont de plus en plus à la merci de la Chine.

Voyageant “aux sources des puissants fleuves du Tibet”, Buckley rencontre des gens dont les vies ont été dévastées par les actions chinoises. Au Cambodge, par exemple, il trouve que le poisson, ainsi que le limon des rivières si important pour la fertilisation des sols, disparaissent. Les barrages chinois ont arrêté leur mouvement naturel. Bien que Buckley ne le constate pas directement, son livre réaffirme l’avertissement contenu dans l’indispensable étude de Brahma Chellaney en 2011, “L’eau : le nouveau champ de bataille de l’Asie” : que la Chine, à travers ses barrages incontrôlés sur les rivières transfrontalières, puisse bientôt plonger l’Asie dans un conflit meurtrier pour l’eau.

Dans ce marasme, Buckley offre le modèle du Bhoutan aux autres Etats d’Asie. C’est une solution irréaliste. Les pays surpeuplés d’Asie ne peuvent dupliquer les politiques environnementales poursuivies par une petite monarchie bouddhiste vivant repliée sur elle-même. Cependant, au moment où beaucoup d’auteurs occidentaux acceptent de se censurer pour le privilège de mauvais goût d’être publiés en Chine, “Meltdown in Tibet” est rendu indispensable par le simple fait de son existence. Comme le prouve la condition des dissidents du Tibet et du Xinjiang, qui empire, que la vieille image des dirigeants chinois non élus puisse être rendue plus douce à travers les obligations s’est révélé un rêve désastreux. Le sort du Tibet ressemble à présent à un préambule glacial, plutôt que l’épilogue d’une histoire de la course au sommet impitoyable de la Chine.