La politique des “rênes souples” : pourquoi le gouvernement chinois doit repenser sa politique sur les minorités

Mardi 24 mars 2015, par Communauté Tibétaine // Tibet

Cet article a été publié dans l’édition de janvier-février 2015 de Tibetan Review.

Diane Wolff* soutient que l’idéologie communiste orthodoxe chinoise sur la sensibilité ethnique et l’assimilation pratiquée dans le cadre de la politique de “rênes courtes” est par essence une erreur, qu’elle a échoué et serait dans l’impasse au Tibet ainsi qu’au Xinjiang ; elle propose que Pékin opte pour le modèle gagnant-gagnant des “rênes souples”, qui a historiquement fait ses preuves, en restreignant ses pouvoirs aux seules questions de souveraineté nationale.

Il y a 64 ans, la République Populaire de Chine a envahi le Tibet oriental et arraché un accord pour la libération pacifique du Tibet au gouverneur de la province la plus à l’est. En 1950, cinq ans après la fin de la seconde guerre mondiale, la République Populaire de Chine avait tout juste un an. On a beaucoup écrit sur Mao Zedong, penseur utopique, un géant de l’histoire du 20ème siècle qui méprisait la pensée et les formes de gouvernement bourgeois, qui croyait que le socialisme et le communisme étaient des formes supérieures. Mao était arrivé au pouvoir comme chef révolutionnaire et théoricien de la guerre des peuples, mais il était un praticien au sang froid quand il s’agissait de géopolitique.

En public, Mao énonçait la ligne idéologique du communisme, usant d’une rhétorique anti-impérialiste. En privé, tel que l’ont montré les archives de la guerre froide de la RPC, récemment ouvertes, il était réaliste. Il avait le syndrome de l’empereur : il avait une marque impériale, une prédilection qui menait plus vers la tradition et l’histoire nationale que vers l’idéologie communiste. Il s’est livré à la stratégie coloniale en créant des zones tampons aux frontières du territoire. C’était un peu hypocrite. Alors qu’il dénonçait le colonialisme de l’Occident, une critique justement méritée, il pratiquait le colonialisme pour établir sa nouvelle République Populaire. C’était une contradiction qui a fait l’objet de remarques de la part de Hu Yaobang, membre du Politburo, lorsque Hu s’est rendu au Tibet dans les années 80. Il a déclaré “Cela ressemble a du colonialisme”. C’en était. Et c’en est encore.

Un vide de pouvoir ne peut exister au coeur de l’Asie et Mao le savait. Il a décidé que les frontières de la Chine seraient les Himalayas au sud car il craignait que la Russie et l’Inde empiètent (la Chine avait des désaccords frontaliers avec les deux). Les nouveaux dirigeants chinois, Mao Zedong et Zhou Enlai, ont souhaité fermer la porte aux intrusions étrangères. Avec les armements modernes, la frontière sud-ouest de la Chine n’est plus un problème. Les frontières peuvent être protégées. C’est le seul et unique objectif géopolitique que les chinois ont atteint avec la politique de “rênes courtes” au Tibet.

La théorie chinoise sur les minorités est issue de l’expérience soviétique. La sensibilité ethnique et l’assimilation sont toutes deux correctes en termes d’idéologie communiste orthodoxe. La RPC a oscillé entre sensibilité ethnique et assimilation au Tibet pendant les soixante dernières années. Les deux approches ont échoué parce que la théorie est biaisée.
La théorie sur les nationalités adoptée par la RPC à ses débuts a été inventée par Joseph Staline lorsqu’il était Commissaire aux nationalités aux premiers temps de sa carrière, elle a conduit à d’affreuses atteintes aux droits de l’homme. Les nomades du Kazakhstan et du Turkménistan ont été considérés arriérés. Il a pris leurs tentes et le a sédentarisés dans des immeubles d’appartements car ce type de logement était considéré “moderne”. Plutôt que de laisser leurs chevaux partir pour l’usine de saucisses, les nomades ont lâché dans le désert leurs magnifiques Akhal-Tekes, les célèbres chevaux célestes, ancêtres des pur-sangs d’aujourd’hui. Ils sont élevés dans le désert et avaient une chance de survie s’ils n’étaient pas transformés en nourriture. Le communisme était censé être scientifique. La théorie sur les minorités disait que l’identité ethnique était un produit de la société bourgeoise, que lorsque le socialisme aurait atteint un niveau significatif, les nomades ne s’identifieraient plus à des ethnies, mais à leur classe sociale, celle des prolétaires.

L’histoire du 20ème siècle prouve que cette pensée est dans l’erreur. Après 70 ans de communisme, la Yougoslavie s’est brisée sur des lignes ethniques. L’identité ethnique est une forme d’identité humaine plus puissante que l’identification sociale. Ces traditions sont profondément ancrées et l’Etat a été incapable de les éradiquer. C’est comme si l’Etat allait à l’encontre de la nature humaine. Les pires émeutes depuis des décennies ont éclaté en 2008 dans les mois qui ont précédé les jeux olympiques de Pékin. Puisant ses racines dans la théorie marxiste du travail, l’idée centrale de la théorie soviétique sur les minorités était qu’avec le triomphe du socialisme, les différences ethniques s’estomperaient. Les travailleurs s’identifieraient au prolétariat international. La théorie a été jetée sur les cendres de l’histoire. Le 20ème siècle a enseigné que l’ethnicité est un trait humain bien plus résistant que la classe, l’ex-Yougoslavie en est l’illustration.
La politique étrangère chinoise s’est traditionnellement concentrée sur ses frontières terrestres, plus que sur ses côtes. Avec la réduction de l’engagement américain en Afghanistan, il est dans l’intérêt américain que la Chine émerge en force stabilisatrice dans les régions d’Asie centrale et du sud. L’échec de sa politique au Tibet sera un obstacle.

Les investissements gouvernementaux, qui se chiffrent en milliards de yuans en Chine, ne suffisent pas toujours. La Chine a adopté la politique asiatique qui est de placer la stabilité sociale au dessus des droits individuels. Le Tibet a été conçu comme une province multi-ethnique de Chine, mais le traitement non équitable des Tibétains par la RPC a placé son centre de protestations dans les monastères, le seul espace public disponible pour la résistance au régime central. Les protestations en cours ne peuvent être mouchées par l’assimilation. L’idée de créer au Tibet une majorité de chinois Han a été bâtie sur l’idée de détruire la culture tibétaine, exprimée et contenue dans la religion bouddhiste.

A l’époque de l’invasion, la Chine n’avait pas encore la bombe atomique (à l’ère nucléaire, la principale raison de l’invasion du Tibet s’est évaporée). La CIA estime que si une guerre nucléaire éclate quelque part dans le monde, il est probable que ce soit entre l’Inde et le Pakistan. Avec trois puissances nucléaires dans la région, la Chine pourrait émerger comme force d’équilibre entre l’Inde et le Pakistan, tout comme en Asie septentrionale, servant d’interlocuteur avec la Corée du Nord. C’est un moment crucial dans l’histoire de l’Asie du sud. La rumeur dit qu’à Pékin, derrière les murs couleur prune du complexe des dirigeants de Zhongnanhai, le gouvernement chinois ne sait plus quoi faire avec le Tibet. Remplacer le vieux modèle soviétique par un modèle de réseau, et un retour aux “rênes souples” pourrait être le moyen d’avancer.

Une révision de la politique sur les nationalités pourrait faire revivre un modèle historique, un modèle appliqué avec succès pendant plus d’un siècle par Gengis Khan. Appelons le modèle des “rênes souples” de l’empire mongol. Le plus grand seigneur de guerre en Asie demandait le paiement de taxes, un service militaire, et des travaux publics. Il a placé un gouverneur militaire mongol dans la région. Il a utilisé des formes de taxation et d’administration locales. Il a construit des routes et maintenu la stabilité. Il n’a jamais tenté de réformes sociales créant un nouveau Tibétain. Il a maintenu la paix, promu le commerce, et laissé les nationalités à leur ethnicité et à leur religion. La liberté religieuse était la marque de fabrique de l’empire. C’était “rendre à césar ce qui est à César”. Les locaux savaient mieux que quiconque comment composer avec les conditions climatiques, et dans le haut Himalaya, avec le problème de la fonte des glaciers, des glaciers qui nourrissent les cinq plus grands fleuves d’Asie et sont le bassin versant de millions de personnes, un contrôle local, la protection d’un des écosystèmes les plus diversifiés et fragiles au monde, pourraient être laissés aux locaux.

Une solution régionale donne de l’espoir. Le Tibet pourrait devenir membre de l’Association sud-asiatique pour la coopération régionale (SAARC), un marché commun qui pourrait contre-balancer la prolifération du commerce illégal des armes, le trafic d’héroïne, et l’export du jihadisme dans la région (la Chine en est déjà observateur).
Le vieux système lamaïste est fini. Avec un changement de politique dicté par la simple longévité de la RPC, avec un nouveau modèle pour les minorités, ce qui pourrait venir est une nouvelle forme de gouvernement, qui pourrait être tolérée par le système chinois. Des événements récents à Hong-Kong, où la promesse d’un pays, deux systèmes a été testée, devrait être un signal d’alarme pour les dirigeants chinois.

La question la plus difficile est que faire avec le Dalai Lama. Même le président Mao croyait que le Dalai Lama était la clé pour amener le Tibet dans l’empire. Son intention était à l’origine de laisser le Dalai Lama à sa place. L’Histoire en a voulu autrement. Ce n’est pas le lieu pour discuter d’événements qui sont un point sensible. Un nouveau langage doit être inventé pour contourner l’actuelle impasse dans la réflexion. Un nouveau catalogue de gouvernances et de solutions, avec de la souplesse, doit être trouvé pour contenir la situation actuelle. Heureusement le modèle historique existe. Il a duré une centaine d’années et c’était un succès. C’est le modèle des “rênes souples”. Heureusement il fournit une solution au problème le plus difficile, celui du gouvernement en exil.

Le Dalai Lama devrait être rapatrié en tant que personnalité religieuse. Pour les tibétains, il est une expression de leur culture, plus qu’un leader politique. Le chemin pour l’avenir serait d’autoriser le Dalai Lama à revenir au Tibet comme citoyen privé, pour s’établir, comme il dit être son intention, dans un monastère. La plus grande peur des dirigeants chinois est que l’empire éclate, parce que l’empire a éclaté plus d’une fois dans l’histoire chinoise. L’idée de stabilité sociale est de la plus haute importance pour les dirigeants, mais les politiques actuelles mènent à des soulèvements de plus en plus nombreux, pas seulement au Tibet mais aussi au Xinjiang, la province la plus à l’ouest de la Chine qui était, jusqu’au transfert récent de populations Han, une province à majorité musulmane. Le modèle des “rênes souples” pourrait également s’appliquer au Xinjiang. Cela sonnerait la fin du casse-tête chinois qui est de maintenir le système du goulag et de faire appliquer l’infraction à la loi sur la pratique de la religion dans les deux cas.

Cette solution offre de plus l’avantage du compromis, éliminant les appels à l’indépendance, ceux qui véritablement soutiennent le “séparatisme”, de certains Tibétains en exil. La solution résout l’affreux problème de relations publiques que crée la violation continue des droits de l’homme par la Chine, un embarras pour l’humanité toute entière, et que les dirigeants chinois voient comme négative. La sensibilité à fleur de peau et les remontrances paranoïaques sur le fait de ne pas faire d’ingérence dans les affaires intérieures de la Chine, les rappels du siècle d’humiliations sont des excuses qui perdent de leur éclat avec le temps. Les immolations et les protestations continuent. Le goulag est un fait. C’est comme si la Chine disait “nous avons le droit d’employer des politiques abusives parce que nous avions tort.” C’est une position malséante pour une puissance régionale émergente.

Si la politique ne fonctionne pas, aucun sentiment de culpabilité quant aux erreurs commises par les puissances coloniales ne résoudra le problème. Un assouplissement de la planification centrale du politburo de RPC au Tibet et la délégation de contrôle à un modèle régional irait de pair avec la création réussie de zones économiques spéciales le long des côtes chinoises. Laisser la théorie léniniste sur la finance pour les zones économiques spéciales aurait pour corollaire l’abandon de la théorie sur les nationalités pour ce qui pourrait être qualifié de zone écologique, commerciale et ethnique spéciale (Special Ethnic, Trade and Ecological Zone, SETEZ).

Le Tibet, avec sa tradition de non-violence, est le parfait leader régional. Une fois les questions de droits de l’homme résolues par la nouvelle autonomie, la Banque mondiale, la Banque asiatique de développement, le Fonds Monétaire International, ainsi que des capitaux privés, auraient la voie libre pour une participation dans l’économie tibétaine. Elle pourrait alors être diversifiée, selon un mode durable, avec des lignes qui permettraient au Tibet d’exporter dans la région, au lieu d’exporter en interne vers la Chine. Les dirigeants chinois actuels vont-ils reconsidérer la ligne dure et réaliser qu’avec l’élimination de la vieille politique sur les minorités héritée de l’URSS, une solution gagnant-gagnant est possible au Tibet ?

Se baser sur l’institutionnalisation de cette politique est un fondement intellectuel erroné. La cinquième génération de dirigeants chinois, la génération Gorbachev qui est arrivée au pouvoir en 2012 a la possibilité de changer la situation pour le meilleur, car il est clair qu’aucun bon résultat ne peut venir de la situation actuelle. Le modèle des “rênes souples” est une solution asiatique à un problème asiatique et ne repose pas sur un jeu d’audiences intérieures pour un gain politique. En fait, les générations matérialistes qui ont émergé pendant le miracle économique chinois se sont tournées vers le Tibet et le bouddhisme tibétain pour un soutien spirituel. C’est l’ironie de l’histoire, le modèle qui a conduit les précédents empereurs chinois, des khans mongols aux empereurs Ming et Qing, à pratiquer la religion en ce qu’elle n’était clairement pas une menace pour l’Etat. La vraie menace pour le système dynastique est venue de l’échec à se moderniser.
* Diane Wolff iest l’auteur de Tibet Unconquered : An Epic Struggle for Freedom (le Tibet invincible : une lutte épique pour la liberté), publié par Palgrave MacMillan. Elle est aussi l’auteur de deux ouvrages sur la culture chinoise, l’un sur la calligraphie chinoise a remporté un prix. Elle est largement publiée, a écrit des ouvrages sur l’histoire chinoise et la littérature tibétaine, ainsi qu’un logiciel pour l’apprentissage de la langue chinoise.

dianepwolff@gmail.com“loose reins”