Nouvelle stratégie au Tibet : pourquoi la Chine a sorti un nouveau Livre blanc

Publié le 21 septembre 2015 Par le Dr Satish Kumar* / Tibetan Review

“Le Tibet est à présent à son âge d’or” dit un Livre blanc sur le Tibet intitulé “Une pratique d’autonomie ethnique régionale réussie au Tibet” publié par la Chine le 6 septembre. Ce document politique a été rédigé pour le 50ème anniversaire de la création de la Région autonome du Tibet (TAR). Il continue de critiquer le Dalai Lama, qui vit en exil en Inde depuis 1959 lorsqu’il a fui son pays avec sa suite, pour sa position sur le statut du Tibet. Le Livre blanc prétend que le 14ème Dalai Lama a constamment prêché la “voie du milieu”, colporté le concept de “Grand Tibet”, et fait pression pour “davantage d’autonomie”, ce qui en fin de compte vise l’indépendance. Le Livre blanc met en accusation le Dalai Lama : “Il viole manifestement la constitution chinoise et son appareil d’Etat, et fait grandement tort aux intérêts fondamentaux de tous les groupes ethniques au Tibet, c’est pourquoi ils ont rencontré une forte opposition de tous les Chinois, y compris ceux de tous les groupes ethniques au Tibet, et par conséquent ils sont voués à l’échec”.

D’un autre côté, la Chine prétend que la culture et le peuple tibétains sont bien mieux lotis depuis son occupation qui a commencé en 1959. “La culture traditionnelle du Tibet est bien protégée et promue, et la liberté de croyance religieuse est respectée dans la Région, tandis que son environnement écologique est également protégé”. Le Livre blanc présente aussi des données pour justifier sa domination ces 50 dernières années. Il prétend que le Tibet d’avant n’avait pas une seule école au sens moderne du terme. Son taux d’analphabétisme s’élevait à 95% chez les jeunes et les personnes d’âge moyen. Il n’y avait pas de service médical moderne, et prier le secours du Bouddha était le seul remède pour la plupart des gens s’ils tombaient malades. L’espérance de vie était de 35 ans et demi. Pékin compare ceci au développement rapide et à la modernisation qui ont eu lieu ces 60 dernières années : en 2013, le Produit National Brut (PNB) du Tibet a atteint 80 767 milliards de yuans (13 milliards de dollars), le revenu net par habitant des fermiers et éleveurs était de 6 578 yuans (1 060 dollars), et le revenu disponible par habitant de 20 023 yuans (3 228 dollars) chez les citadins… En 2013, la population du Tibet s’élevait à 3 120 400 habitants, et l’espérance de vie était de 68,2 ans.

Même si ces chiffres sont vrais, beaucoup d’autres aspects le sont également. La communauté tibétaine a été abattue et soumise pour être réduite en esclavage. Leur double identité de foi et de vie pastorale a été détruite par la force par le régime communiste. Le Tibet a été stratégiquement coupé en deux. Une partie, la Région autonome du Tibet, a été transformée en décharge nucléaire, répandant des maladies mortelles comme le cancer. Des milliers de Tibétains sont au second plan. Leur niveau économique est très faible. La politique de transfert de Chinois han vers la TAR fait des Tibétains une communauté minoritaire dans sa propre région. Les Tibétains et leurs soutiens dans le monde ont été encore déçus début 2015 quand la Chine a annoncé des plans pour augmenter la population chinoise han au Tibet de 30% d’ici 2020 (soit environ 280 000 nouveaux arrivants). Cela renforcerait la loi de la terreur chinoise et empirerait le rythme du génocide culturel. La domination chinoise sur le Tibet depuis 60 ans a échoué dans la conquête des coeurs et des esprits des Tibétains sous la coupe de la prétendue “Libération pacifique du Tibet”. En plus, elle a perdu sa réputation internationale et toute demande d’un leadership moral en ce monde en défendant sa politique de la main de fer en échec au Tibet occupé.

La prise de contrôle chinoise sur le Tibet et ses implications pour l’Inde La prise de contrôle chinoise sur le Tibet était un mouvement stratégique plus qu’une raison historique ou idéologique. La Chine a toujours appréhendé l’influence de pouvoirs extérieurs au Tibet. C’est pourquoi elle a soi-disant déporté la zone tampon du Tibet aux petits Etats himalayens comme le Népal et le Bhoutan. La politique chinoise au Tibet impacte les intérêts sécuritaires indiens de deux façons : elle a exposé le problème de frontière entre l’Inde et la Chine, qui a conduit au conflit sino-indien de 1962 ; l’invasion du Tibet par la Chine a mis fin à la zone tampon entre les deux pays, elle a aussi augmenté la portée chinoise en Asie du sud.

D’autres conséquences graves de la stratégie de développement chinoise au Tibet pourraient être en termes de dangers environnementaux. Les principales rivières indiennes prennent leur source dans la région trans-himalayenne. Le programme de développement de l’ouest chinois provoque une déforestation majeure et un déséquilibre écologique. Le Tibet possède le plus grand réseau de fleuves au monde. Ils fournissent l’eau douce à 85% de la population d’Asie.

Les politiques de la Chine vis-à-vis de l’Inde sont caractérisées par une combinaison judicieuse de stratégie profonde et de diplomatie de surface. La diplomatie profonde consiste à s’efforcer de gagner un avantage stratégique sur l’Inde en Asie en courtisant l’approbation indienne de l’occupation du Tibet. En même temps, la Chine cherche une alliance stratégique avec le Pakistan pour contrer la suprématie indienne en Asie du sud.

La physionomie de la diplomatie de surface est caractérisée par de fréquentes visites de toutes sortes à New Delhi depuis 1994. La Chine envisage de construire une ligne ferroviaire à grande vitesse de 540 km entre le Tibet et le Népal, qui pourrait emprunter un tunnel sous l’Everest. Une telle mesure pourrait susciter une crainte à propos de l’influence grandissante du géant communiste sur son voisinage.

“Une extension de la ligne ferroviaire Qinghai-Tibet vers la frontière entre la Chine et le Népal via le Tibet stimulerait le commerce bilatéral et le tourisme car il n’existe actuellement aucune ligne de chemin de fer reliant les deux pays” rapporte aujourd’hui 11 septembre le média d’Etat chinois China Daily. La ligne ferroviaire doit être achevée d’ici 2020. Cependant, rien n’a été dit sur le coût du projet. La ligne Qinghai-Tibet, longue de 1956 km, relie déjà le reste de la Chine à la capitale tibétaine, Lhassa, et au-delà.

Les raisons du Livre blanc

Le dernier Livre blanc est rédigé en termes très fermes et exprime au moins une nouvelle exigence envers le Dalai Lama. Il insiste sur le fait que “le Tibet est partie intégrante de la Chine depuis des temps anciens, et n’a jamais été une nation indépendante.” L’accent mis sur “antiquité” est incorporé dans le texte du Livre blanc qui, contrairement aux précédents Livres blancs, apporte un changement majeur à la position chinoise de longue date sur le Dalai Lama. Il repousse la revendication de la Chine sur le Tibet du 12ème au 7ème siècle. Déclarant qu’il y avait un lien étroit entre le peuple tibétain, les Hans et d’autres groupes ethniques, il dit qu’ “il n’y a jamais eu de rupture dans les échanges économiques, politiques et culturels entre le Tibet et le reste de la Chine.” Cette affirmation a été rejetée par le gouvernement tibétain en exil et par le Premier ministre élu du Tibet à Dharamsala. “Le Tibet était un pays indépendant, et le Tibet est aujourd’hui occupé” a dit Lobsang Sangay, qui a été élu Premier ministre en 2011 par quelques 150 000 Tibétains en exil, après que le Dalai Lama a abdiqué en faveur de son rôle de chef spirituel du bouddhisme tibétain.

Le scenario des politiques mondiales évolue. Ce changement a un certain impact sur l’occupation puissante du Tibet par la Chine. Malgré sa domination agressive et militarisée sur le Tibet, la Chine n’a pu changer l’état d’esprit des communautés tibétaines. Leur foi dans leur chef spirituel, Sa Sainteté le Dalai Lama, est inébranlable. Cependant, le Dalai Lama est aujourd’hui âgé de 80 ans. Le dessein chinois d’imposer son propre Panchen Lama, seconde autorité spirituelle du Tibet, a totalement échoué.

Si la communauté tibétaine refuse d’accepter la feuille de route esquissée par le régime communiste chinois pendant l’ère du 14ème Dalai Lama, ce sera beaucoup plus difficile lorsqu’il ne sera plus là. Et c’est pourquoi il semble urgent de chercher un arrangement de fortune. L’ancien président chinois Jiang Zemin avait admis que toute désignation d’un chef spirituel du Tibet aurait un effet électrifiant sur le Tibet.

Deuxièmement, l’Inde a aussi changé sa position de manière informelle. Pendant la période du Premier ministre Indira Gandhi, l’Inde a adopté un double-jeu. Officiellement, elle admettait que le Tibet était partie intégrante de la Chine, mais elle soutenait le mouvement de libération du Tibet depuis l’Inde. Le gouvernement actuel semble suivre la même ligne. Pendant les célébrations marquant le 80ème anniversaire du Dalai Lama, deux ministres du cabinet ont participé aux cérémonies à Dharamsala. L’Inde cherche également à défier les activités anti-indiennes de la Chine remarquées dans le sud de l’Asie.

Enfin, l’Amérique planifie déjà la maîtrise la Chine. Le nouveau régime en Russie sous Poutine est tout aussi persuadé du pouvoir grandissant de la Chine. Dans un tel contexte, la Chine est soucieuse de consolider son langage, le président Mao Tsetung ayant déjà déclaré être protégé des forces extérieures par la mâchoire, c’est à dire le Tibet.

C’est pourquoi la Chine a sorti un nouveau Livre blanc. Les mois et années à venir verront se jouer des changements accélérés au Tibet. Toute légitimation de l’intégration du Tibet n’est possible que pendant le mandat du Dalai Lama. Lorsqu’il ne sera plus, la Chine ne pourra contraindre les Tibétains à s’unifier avec elle. Et tout donne à penser que le mouvement tibétain flambera dans et en dehors du Tibet. C’est sur ces braises que la Chine marche, et l’actuel président Xi Jinping semble pressé de répondre à ce qui se trame.

* Le Dr Satish Kumar dirige le Centre de Relations Internationales de l’Université Centrale de Jharkhand, Ranchi.