Comment la Chine a utilisé un reportage du Times comme preuve à charge.

 

Source : New York Times          /  Traduction :  La Communauté Tibetaine de France.

Par JONAH M. KESSEL, 10 janvier 2018

Pendant les huit années que j’ai vécues en Chine, les gens avaient souvent l’impression de n’avoir aucun droit à l’expression sous le régime communiste. C’était particulièrement vrai pour les minorités.
Aussi, quand Tashi Wangchuk, un berger Tibétain devenu petit commerçant, est arrivé chez moi à Pékin au printemps 2015, je voulais bien entendu entendre son histoire.

Il m’a dit que les autorités chinoises du plateau tibétain éradiquaient lentement la langue tibétaine des écoles et du monde des affaires. M. Tashi pensait qu’interdire l’étude de la langue tibétaine était contraire à la constitution chinoise.

J’ai appris que le New York Times n’était pas la première étape de M. Tashi dans sa tentative de faire connaître le problème. Des médias chinois contrôlés par l’Etat avaient refusé de l’écouter. Et des années auparavant, les autorités chinoises l’avaient brièvement emprisonné pour avoir exprimé son opinion dans les réseaux sociaux? Les médias étrangers étaient sa dernière chance d’être entendu.

La semaine dernière, plus de deux ans après notre première rencontre, M. Tashi a été jugé pour “incitation au séparatisme”, une accusation de crime à l’encontre de la recherche d’indépendance vis-à-vis de l’Etat chinois. Aucune sentence n’a encore été prononcée, mais elle pourrait être de 15 ans de prison (pour ceux qui espèrent l’acquittement, il faut noter que le taux de conviction de la justice chinoise est de 99%).

Mais l’origine de son crime, semble t’il, est de m’avoir parlé.
En 2015, après que j’ai rencontré M. Tashi, j’ai réalisé un film de 9 minutes pour le Times, sur ses tentatives de faire connaître la question de l’éducation tibétaine au gouvernement central et aux médias d’Etat chinois. La semaine dernière, ce reportage a été projeté au tribunal, comme preuve principale de l’incitation au séparatisme de M. Tashi.
L’utilisation de mon film comme preuve à charge contre M. Tashi touche le coeur de la question la plus épineuse qui soit pour un journaliste étranger : comment faire quand notre travail, qui vise à s’exprimer pour ceux qui ne le peuvent pas et à obliger les dirigeants à rendre des comptes, finit par mettre ses sujets en danger?

Avant de réaliser ce documentaire, Edward Wong (alors chef du bureau du Times à Pékin) et moi avons longuement discuté avec M. Tashi des risques qu’il prenait en nous parlant et en apparaissant dans le film.

M. Tashi pensait que les gens ne croiraient pas son histoire s’ils ne pouvaient le voir. J’ai convenu qu’en effet ça aurait plus de force. Il croyait qu’il agissait sans enfreindre la loi. Je croyais lui fournir la tribune que le gouvernement chinois et les médias d’Etat lui avaient refusé. Il pensait que sa voix devait à tout prix être entendue.
Mais pour M. Tashi, parler ouvertement s’est révélé couteux.

Début 2016, M. Tashi, qui m’a dit clairement qu’il ne soutenait pas l’indépendance tibétaine, a été enlevé et détenu en secret, sans contact avec ses avocats et avec les membres de sa famille pendant des mois, soumis à des interrogatoires permanents. Pendant deux ans, il a été emprisonné et tenu au silence.

Avec sa lutte est revenu un nouvel espoir dans une histoire rongée par l’usure des nouvelles : la communauté internationale a commencé à parler de M. Tashi et de sa cause.
Les autorités des Nations Unies, Human Rights Watch, Amnesty International, PEN America et l’ambassade des Etats-Unis à Pékin ont tous critiqué ouvertement le gouvernement chinois à propos de cette affaire. En mars dernier, l’Union européenne et l’Allemagne ont fait part de leur inquiétude auprès du Conseil des Nations Unies pour les droits de l’homme à propos de l’arrestation de M. Tashi. Son cas a été couvert par des publications incalculables dans le monde entier, et son arrestation a fait de ce petit commerçant ordinaire peu éduqué une icône de la justice et de l’oppression.

L’un des avocats de M. Tashi nous a dit que les membres de la communauté de Yushu, sa ville natale, avaient dit que M. Tashi avait eu un grand impact sur les Tibétains locaux et que les gens l’admiraient.
International Tibet Network lui a décerné la médaille du courage de Tenzin Delek Rinpoche, reconnaissant “son courage et son engagement pour la promotion des droits de l’homme des Tibétains et pour la justice en faveur du peuple tibétain.”
Entre temps, on m’a demandé si je regrettais d’avoir fait ce film. J’ai répondu à une quantité de questions sur le sujet, de la part de groupes de soutien au peuple tibétain, de journalistes, d’étudiants, de groupes pour la liberté de la presse, et des réseaux sociaux. Certains ont été critiques, disant que je n’aurais pas du faire ce reportage. Un ancien officiel du Département d’Etat a soulevé la question de ma complicité dans l’exposition d’une personne vulnérable en raison de son appartenance ethnique.

J’ai lutté moi-même contre certaines de ces questions. Je me suis demandé si notre discussion sur les droits des Tibétains valait plus que 10 ans de la liberté d’un homme, si l’arrestation de M. Tashi avait finalement servi sa cause.
Ce sont des questions importantes et difficiles. Et si je n’ai pas de réponse certaine, je sais en revanche que M. Tashi et ses préoccupations sont maintenant sur le point d’être reconnus dans le monde entier. Lundi, des manifestants se sont rassemblés devant le consulat de Chine à New York pour exiger le droit à la langue pour tous les Chinois, ainsi que la libération de M. Tashi. Des rassemblements similaires ont eu lieu à Londres. Un dessinateur politique en Australie a transformé le message en BD. Sa voix, finalement, résonne à l’échelle internationale.

Je sais également que M. Tashi s’est posé ce genre de questions et qu’il en est arrivé à la conclusion que ce droit à la langue fait partie des droits de l’homme, qu’ils sont tous deux protégés par la constitution chinoise et le droit international, et qu’il était de son devoir d’aider à protéger sa culture, quel qu’en soit le prix.

Suivez Jonah M. Kessel sur Twitter: @jonah_kessel.